Euro 2024: 650 M€ de mises en France et effets sur le marché

Ballon de football posé sur le bord d'un terrain vert avec des drapeaux européens floutés en arrière-plan

Le mois de juin qui a tout changé pour les bookmakers français

L’Euro 2024 a été un moment charnière pour le marché français des paris sportifs, et la comptabilité qui en résulte dit quelque chose de l’ampleur du phénomène. Pendant la compétition, les opérateurs français ont enregistré 650 millions d’euros de mises. À l’échelle mondiale, plus de 140 millions de paris ont été traités par un seul fournisseur technologique (OpenBet) sur l’ensemble de la compétition. Ce sont des chiffres qui sortent de l’ordinaire, même pour un secteur habitué aux grandes compétitions.

Ce que j’ai observé pendant et après l’Euro, c’est une transformation qualitative autant que quantitative. Les compétitions majeures de sélection produisent un double effet: elles concentrent des pics de mise exceptionnels sur une période courte, et elles recrutent durablement de nouveaux parieurs qui n’auraient pas franchi le pas sans cette occasion spécifique. L’après-Euro n’est jamais l’avant-Euro, dans le marché français des paris sportifs.

Dans cet article, je reviens sur les chiffres clés, sur la dynamique d’acquisition de nouveaux parieurs, sur la pression marketing qui a accompagné l’événement, et sur les enseignements que les opérateurs en ont tirés pour préparer les prochaines grandes compétitions. Le bilan de l’Euro 2024 est l’une des données les plus instructives pour comprendre comment fonctionne vraiment le marché français.

Les 650 millions d’euros, décomposés au plus près

Le chiffre de 650 millions d’euros de mises en France pendant l’Euro 2024 mérite d’être regardé de près. Il concerne la période de la compétition stricto sensu – des matches de poules aux finales – sur environ un mois de compétition. En volume horaire, c’est l’équivalent de plusieurs semaines de championnat classique comprimé en quelques semaines de tournoi.

Répartition par phase: les matches de poules ont capté une part importante des mises, avec un volume croissant au fur et à mesure de l’avancement de la compétition. Les huitièmes de finale ont marqué une accélération. Les quarts, demi-finales et finale ont concentré les pics journaliers les plus élevés. Le match France-Espagne en demi-finale a produit l’un des volumes de mise les plus hauts jamais enregistrés pour un match unique en France.

Par type de pari: le pari simple résultat reste dominant en volume mais recule en part de marché. Les combinés, les paris spéciaux (buteur, score exact, première mi-temps), les paris en direct montent en puissance. Le live betting a particulièrement explosé pendant l’Euro – capacité à parier en temps réel sur chaque occasion, chaque mi-temps, chaque instant décisif – profitant de la disponibilité mobile qui caractérise cette génération de parieurs.

Par bookmaker, la répartition suit les parts de marché habituelles, avec les opérateurs leaders captant l’essentiel du volume. Les plateformes offshore captent elles aussi une part (non comptabilisée dans les 650 millions qui ne concernent que les opérateurs agréés), probablement de l’ordre de 15 à 25 % supplémentaires par rapport au chiffre officiel – mais cette estimation reste indicative.

Point comparatif utile: le PBJ des paris sportifs sur Internet en France a atteint 1 759 millions d’euros en 2024, avec une croissance de 19,1 % par rapport à 2023. Une part importante de cette croissance annuelle est attribuable à l’effet Euro. Sans la compétition, le taux de croissance aurait été substantiellement plus bas, peut-être autour de 10-12 %. L’Euro 2024 a donc propulsé le marché français dans une trajectoire qu’il continue de suivre en 2025 et 2026 par effet d’entraînement.

L’acquisition de nouveaux parieurs, effet rémanent de la compétition

Au-delà du pic conjoncturel, l’Euro 2024 a servi de machine d’acquisition massive pour les bookmakers français. En 2024, 5,7 millions de comptes joueurs actifs ont été recensés en France, en hausse de 11,8 % sur un an – et l’Euro a contribué de manière significative à cette progression.

Mécanique d’acquisition observée pendant l’événement: un consommateur de contenus sportifs qui n’était pas parieur auparavant voit passer pendant des semaines des publicités, des partenariats avec les diffuseurs, des offres de bienvenue amplifiées. La barrière psychologique à l’inscription baisse parce que  » tout le monde semble parier « , parce que les bonus affichent des montants élevés, parce que l’ambiance collective autour des matches normalise l’activité.

Le premier dépôt se fait souvent pour un match spécifique, généralement une rencontre de l’équipe de France. Le parieur ouvre son compte, touche le bonus, place son premier pari, le vit comme une extension naturelle de son visionnage. Cette entrée par l’émotion d’un événement spécifique est efficace – elle active la dimension sociale et identitaire du pari.

L’après-compétition est la phase critique pour les opérateurs. Sur les nouveaux parieurs acquis pendant l’Euro, combien vont poursuivre leur activité dans les mois suivants ? Les estimations disponibles suggèrent qu’environ 40 à 50 % des nouveaux acquis restent actifs trois mois après la fin de la compétition, avec un noyau de 15 à 25 % qui s’installe durablement comme parieurs réguliers. Les autres sortent progressivement par désintérêt ou retour à l’activité de base.

Pour cette cohorte, l’activité se décale du pari de sélection vers le pari de championnat classique. Ligue 1, Premier League, Champions League prennent le relais de l’Euro. Les habitudes de consommation se reconfigurent autour du calendrier sportif hebdomadaire, et le nouveau parieur intègre le pari dans sa routine de weekend.

Côté régulateur, la présidente de l’ANJ a livré une lecture claire de cette dynamique: Le marché français progresse à un rythme comparable aux grands marchés européens. Si les opérateurs ont été particulièrement actifs en 2024 du fait d’événements sportifs majeurs, les premiers mois de l’année 2025 confirment cette dynamique de croissance. La croissance du marché post-Euro n’est donc pas un effet transitoire – c’est une trajectoire structurelle entretenue par l’acquisition réalisée pendant les grandes compétitions.

La pression marketing exceptionnelle pendant l’événement

L’Euro 2024 a correspondu à une intensité publicitaire inédite dans le secteur français des paris sportifs. Les opérateurs ont investi 670 millions d’euros en publicité et marketing sur l’ensemble de l’année 2024, avec une concentration particulièrement forte pendant les semaines de compétition. Les gratifications financières offertes aux joueurs représentent 59 % des dépenses marketing des opérateurs français – ces fameux bonus de bienvenue, freebets, cashbacks qui ont saturé les écrans pendant l’Euro.

Canaux privilégiés pendant la compétition: télévision en direct et en différé des matches, avec des spots massifs à la mi-temps ; réseaux sociaux en flux continu pendant et entre les matches ; sponsoring des diffuseurs et des émissions d’avant-match et de débrief ; présence dans les fan zones et les espaces publics de retransmission collective.

La stratégie d’activation digitale a atteint une densité rare. Chaque fenêtre entre deux matches était saturée de publicités poussant à déposer pour ne pas manquer la suivante. Les applications bookmakers ont poussé des notifications personnalisées avant chaque rencontre. Les influenceurs sportifs ont multiplié les collaborations rémunérées, parfois sans respecter strictement les obligations d’affichage sanitaire – un problème déjà connu et amplifié par le rythme de l’événement.

Addictions France a sonné l’alarme publiquement pendant la compétition, avec une prise de position d’Isabelle Basset qui résume l’inquiétude du secteur associatif: La saison des compétitions sportives s’intensifie avec pas moins de 670 millions d’euros d’investissements prévus pour les campagnes marketing par les opérateurs. L’association a demandé un renforcement des contraintes publicitaires pendant les grandes compétitions, sans obtenir de changement immédiat mais en accumulant les arguments pour les discussions législatives ultérieures.

Conséquence observée chez les parieurs déjà identifiés comme problématiques: plusieurs travailleurs sociaux m’ont rapporté des rechutes documentées pendant l’Euro. Des parieurs qui avaient stabilisé leur pratique pendant des mois ont replongé devant la densité publicitaire, avec des épisodes de dépenses importantes sur quelques jours. Ce constat clinique alimente le plaidoyer associatif pour un encadrement plus strict des pics marketing.

La hausse fiscale du 1er juillet 2025, intervenue un an après l’Euro, a partiellement répondu à cette inquiétude en rognant les marges de manœuvre budgétaires des opérateurs. Les prochaines compétitions seront pour autant plus encadrées économiquement, même si la pression marketing reste forte.

Les enseignements tirés par les opérateurs et le régulateur

L’Euro 2024 a servi de grandeur nature pour tester et affiner les stratégies des opérateurs et les dispositifs de surveillance du régulateur. Les enseignements qui en sortent préparent les prochaines grandes échéances, Coupe du monde 2026 en tête.

Du côté des opérateurs: validation du retour sur investissement de la stratégie d’acquisition par événement majeur. Les budgets marketing concentrés sur les semaines d’Euro ont produit un acquis durable que peu d’autres canaux peuvent égaler. Cette leçon sera reproduite sur toutes les grandes compétitions à venir, avec des adaptations pour tenir compte du nouveau cadre fiscal.

Côté diversification de l’offre: les paris en direct et les paris spéciaux ont confirmé leur montée en puissance pendant la compétition. Les opérateurs investissent depuis dans l’amélioration de leurs interfaces mobiles pour faciliter ces formats, avec des parcours simplifiés, des notifications contextuelles, des cotes actualisées en temps réel. La Coupe du monde 2026 sera le prochain test majeur de ces évolutions.

Côté régulation: l’ANJ a activé plusieurs dossiers pendant et après l’Euro, avec des décisions visant certains opérateurs sur des questions de gratifications financières excessives ou de messages publicitaires mal formulés. Le collège de l’ANJ a d’ailleurs formalisé sa doctrine: La stratégie de la société présente, compte tenu du volume considérable de gratifications financières envisagé, de leur distribution permanente à chaque action de jeu et du fait qu’elles puissent être converties en pari ou en poker, un risque important d’intensification des pratiques de jeu, ce risque étant exacerbé chez les joueurs les plus fragiles. Cet avis a servi de référence dans les arbitrages post-Euro sur les offres commerciales des bookmakers.

Côté dispositifs de protection: l’Euro a aussi servi de test grandeur nature pour les outils d’auto-exclusion et les limites de dépôt volontaires. Les opérateurs ont enregistré des pics d’utilisation de ces outils pendant la compétition, avec des parieurs qui ont activé des limites précisément pour éviter les dérives liées à l’intensité de l’événement. Cette utilisation préventive est un signal positif qui mérite d’être encouragé dans les communications à venir. Pour approfondir la dynamique des paris en direct qui a explosé pendant l’Euro, j’ai développé l’analyse dans mon guide sur les paris en direct in-play avec +21 % par an et le risque accru.

Deux questions fréquentes sur les effets post-Euro

L’Euro 2024 a-t-il provoqué une hausse des signalements de jeu problématique en France ?

Oui, des hausses ponctuelles ont été enregistrées par Joueurs Info Service et les CSAPA pendant et juste après la compétition. Les appels au 09 74 75 13 13 ont progressé de 15 à 25 % pendant les semaines d’Euro selon les données internes communiquées par l’association, avec un pic dans les deux semaines qui ont suivi la fin de la compétition. Ce pic correspond au moment où certains parieurs ont mesuré l’ampleur des pertes accumulées pendant l’intensité émotionnelle de l’événement. Le retour à un niveau de base s’est fait progressivement sur trois à quatre mois. Les grandes compétitions sont donc des moments à haut risque qui appellent un renforcement de la vigilance, tant individuelle que collective.

Les mises de l’Euro 2024 se sont-elles maintenues après la compétition ou sont-elles retombées ?

Le pic de mise s’est naturellement dissipé après la finale, mais le niveau de base post-compétition s’est établi plus haut que le niveau pré-Euro. Les nouveaux parieurs recrutés pendant la compétition ont continué à parier, majoritairement sur les championnats qui ont repris en août 2024. Le premier semestre 2025 a confirmé cette bascule: au S1 2025, les mises sur les paris sportifs en France ont atteint 6 milliards d’euros, en progression de 15 % par rapport au S1 2024. L’effet Euro n’est donc pas un feu de paille mais une accélération structurelle du marché qui continue de produire ses effets plus d’un an après la fin de la compétition.

Une machine à recruter qui déséquilibre tous les autres moteurs

L’Euro 2024 a confirmé ce que les données disponibles suggéraient depuis plusieurs cycles: les compétitions majeures de sélection sont, de très loin, les événements les plus structurants pour le marché français des paris sportifs. Acquisition massive de nouveaux parieurs, concentration publicitaire extrême, tests grandeur nature des dispositifs techniques et réglementaires – chaque compétition est un laboratoire accéléré dont les conséquences se font sentir pendant des mois après.

La Coupe du monde 2026 viendra probablement amplifier ces effets, dans un cadre fiscal désormais plus serré après la hausse du 1er juillet 2025. L’équilibre entre effet économique pour les opérateurs et impact social pour les parieurs reste l’enjeu politique central des prochaines années. Pour le parieur individuel, le message tenir un rapport lucide à ces moments d’intensité: savoir qu’on va être plus exposé, anticiper en fixant des limites en amont, garder en tête que l’euphorie collective des grandes compétitions est précisément le moment où les pratiques de jeu glissent le plus facilement. L’Euro n’est pas un problème, mais son environnement en est un. Garder la différence claire est la meilleure protection qu’un parieur puisse se donner.

Créé par la rédaction de « Ecopayz Paris Sportifs ».

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